Pensées insomniaques et textes poétiques...

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Créé le : 05/08/2007 15:43
Modifié : 25/07/2008 14:41

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Les coups de Grâce

03/02/2008 11:15



 Je sais que certains d'entre vous attendaient une nouvelle érotique (bande de petits vicelards!) mais Hélène m'a fait un caprice et voilà ce que j'ai écrit, suite à une conversation avec mes parents. Je dois vous certifier que toutes ressemblances avec des personnes réelles n'est absolument pas fortuite.

Je dédie cette nouvelle à mon amie Ségolène qui a été un soutien morale infaillible dans ces moments difficiles.


  • Y'a quelque chose que je comprends pas.

  • Oui?

  • On s'est tous planté à cet exam, avais-je remarqué, sauf Grâce. Et je vois pas comment, elle a pu savoir à l'avance la méthode de notation du prof.

Silence.

  • À ton avis... m'avait répondu ma mère avec un regard appuyé.

  • Non, elle aurait jamais...

  • Ben,si!

  • Putain! Je vais me mettre à sucer des élèves de troisième année moi aussi. Si c'est la seule façon d'avoir des pistons.

  • Bonne chance, ma chérie, avait ironisé ma mère.

J'avais bu un peu d'eau pour tenter d'effacer l'image qui s'était imposée à mon esprit. Mais il m'aurait fallu un liquide plus fort.

  • Ok, maintenant, je sais comment elle a eu l'info. Qu'elle me l'ait pas dit à moi, normal: c'est la guerre froide entre nous. Mais qu'elle l'ai pas dit aux autres, c'est dégueulasse.

Mon père était soudain sorti de son mutisme.

  • Elle leur a pas dit parce qu'elle voulait pas que tu l'apprennes.

  • Non, dit pas ça c'est trop pourri. C'est pas parce qu'on se livre une gueguerre que les conséquences doivent retomber sur les autres.

  • Moi, je suis sur que c'est pour ça qu'elle l'a pas dit. Et vu tout ce que j'ai entendu sur cette fille, je peux dire sans remord que c'est une connasse. Le truc que je capte pas, c'est que tu savais depuis des années ce qu'elle était et tu continuais à lui parler.

Soupir. J'avais expliqué ça des dizaines de fois à mon père mais il ne semblait pas vouloir comprendre.

  • L'administration de la fac fait de la rétention d'info. Alors qu'en t'arrives à avoir un tuyau, tu le balances à tous les étudiants que tu connais, même à ceux à qui tu parles jamais. Et eux font la même chose de leur côté. Comme ça un max de personne est au courant. (j'avais fait une pause). Personne ne se connaît vraiment mais on s'entraide, tu vois?

Mon père avait haussé les épaules, signe qu'il avait compris mais qu'il trouvait ça con.

  • Donc, malgré notre dispute, Grâce et moi, on se faisait passer des infos. Et...

  • Et un jour, elle a arrêté, avait fini ma mère.

  • Tu comprends, avais-je continué, c'est comme si elle avait violé le règlement intérieur de l'université. Ça... ça me dépasse. Alors parce qu'elle couche avec un troisième année, elle croit qu'elle peut s'en sortir toute seule.

  • Elle a raison.

J'avais regardé mon père.

  • Pardon?

  • Ben, ouais. Tu devrais faire comme elle.

  • Tu veux dire me faire sodomiser par un boutonneux aux cheveux gras?

  • Non, avait-il sourit. Je veux dire que tu devrais pas lui passer des infos.

  • Depuis qu'elle ne le fait plus, j'ai totalement coupé les ponts. Maintenant, Grâce n'est plus personne pour moi. Plus rien.


Cette conversation à son sujet est restée graver dans ma mémoire et je me souviens encore la première fois que j'ai rencontré Grâce.

C'était un jour venteux, propre à la Bretagne. J'avais tout de suite senti que quelque chose n'allait pas. Cette fille était fausse et tous les clignotants de mon tableau de bord instinctif s'allumaient lorsqu'elle était près de moi. J'avais tenté de prévenir mes autres camarades de cours. Ils m'avaient reprochée d'être paranoïaque et de jalouser Grâce parce qu'elle était meilleure que moi. Meilleure que moi... pour les études, c'était certain. Mais sur le plan moral, je l'emportais haut la main. Suite à leurs critiques, j'avais pris mes distances vis-à-vis de ma spontanéité et avait lutté des années contre mon intuition. En vain. Car celle-ci s'était révélée d'une cruelle justesse. Mes camarades avaient du répéter mes soupçons à la concernée car celle-ci avait pris soin, petit à petit, de m'écarter du groupe.

Pour cela, elle avait développé plusieurs techniques. Lors des travaux communs, elle faisait passer mon avis en second plan et modifiait sans cesse mon travail afin de me faire comprendre que je n'étais pas à sa hauteur. Elle s'amusait également à aller raconter à nos connaissances communes que je l'avait insulté alors que nous étions seules. Elle avouait cela sur le ton de la plus haute confidence comme s'il s'agissait d'une secret d'état et finissait inlassablement son aveu par:

  • Mais ce n'est pas sa faute si elle est méchante avec moi. Elle est comme ça et je l'aime comme elle est.

Elle passait ainsi pour la gentille copine qui n'osait pas me remettre en place, amie indigne et sadique. Le moyen préféré de Grâce pour me rabaisser restait encore l'humiliation devant mes camarades. Elle ne ratait jamais un lapsus ou une erreur de langage de ma part pour me rappeler que je n'étais pas la plus intelligente des deux. Pour preuve, je faisais des fautes de français qu'un élève de primaire ne se serait pas permis. Le plus grand coup bas qu'elle m'ai donnée fut de répéter les confidences que je lui avait faites par erreur. En effet, il se trouvait des jours où ma confiance en la nature humaine reprenait le dessus. Je me laissai alors allée à des aveux que je n'avais jusque-là jamais formulé. Grâce s'amusait ensuite à les replacer judicieusement dans une conversation de groupe, puis rougissait et s'excusait publiquement pour sa précipitation. Mais le mal était fait.

À la faculté, le groupe d'amis dans lequel j'étais s'était séparé. Nous étions partis chacun de notre côté afin de construire nos vies. Malheureusement, Grâce s'était entêté à suivre mes traces et s'était inscrite dans la même licence que moi. Nous nous parlions toujours mais plus par obligation que par plaisir. J'avais fait de nouvelles connaissances qui, il était tant, avait tout de suite compris la véritable personnalité de mon ancienne camarade. Encore que je ne sois pas sûre qu'elle est eu, un jour, sa propre personnalité. Malgré le changement de cadre et de fréquentation, elle n'en a pas moins continué sa guerre solitaire et les coups bas ont été plus nombreux que jamais. C'était des petits actes qui auraient parut insignifiant pour une personne extérieure mais qui me pourrissaient littéralement la vie. Son manège dura jusqu'au premier semestre de notre dernière année de licence. Puis un jour, plus rien. Grâce semblait avoir renoncé à me faire souffrir. Elle m'avait téléphonée un soir, en pleurs: son père était mort. Compatissant à sa souffrance, je l'avais laissée revenir dans ma vie. Avec mes maigres moyens, j'avais tenté de la réconforter et de faire passer du mieux que je pouvais ce douloureux événement. Sans m'en rendre compte, je m'étais ainsi éloignée des amis rencontré à l'université. Ceux-ci n'avaient pas cessé de me répéter que je faisais une grave erreur en pardonnant à Grâce. Mais au nom de notre passé commun, j'avais délibérément occulté les atrocités qu'elle m'avaient faite subir. Au vu de la fin de ma licence, j'avais réussi à décrocher un emploi dans un journal quotidien, que je lisais régulièrement pour la qualité des articles. Cela faisait plusieurs mois que je rêvais d'intégrer l'équipe de rédaction. J'avais alors envoyé ma candidature au journal. Quelques jours plus tard, on m'avait contacté. Le responsable des ressources humaines avaient parut enthousiaste à la lecture des mes articles, publiés sur mon site personnel. Je voyais enfin un avenir se dessiner devant moi. J'avais l'impression de me réconcilier avec la vie, après des années de galère et d'humiliations diverses.

J'avais quitté la faculté, prête à rentrer dans la vie active. Je m'étais présentée à la réception du journal où on m'avait fait patienter. J'avais trouvé ça étrange et mon intuition avait commençait à s'alarmer. Le responsable du département était venu en personne me chercher dans la salle d'attente. Il m'avait pris à part dans un couloir de la rédaction et, visiblement gêné, avait tenté de m'expliquer:

  • Mademoiselle, la situation a changé. Il se trouve que le journal n'a plus besoin de vos services.

  • Pardon? avais-je violemment lancé.

  • Oui, je...

Il avait enserré un des mes bras et m'avait conduit dans une salle de réunion déserte.

  • Je vais vous dire la vérité. Vous voulez vous asseoir?

  • Oui, je sens que j'en ai besoin.

  • Voilà l'histoire. Vous savez certainement, parce que ça a fait la une, que le directeur du journal a du subir un triple pontage, il y a quelques années.

Je secouais la tête. À l'époque, ma mère m'avait parlé de cette histoire. Les investisseurs avaient craint pour la survie du journal et avaient donc retiré en masse leurs actions.

  • Le docteur qui a opéré le directeur est mort depuis peu. Mais son influence n'est pas partie avec lui. Sa fille a souhaité intégrer notre rédaction. Elle s'y est prise à la dernière minute mais le directeur a approuvé sa candidature, sans même prendre la peine de lire un de ses articles.

J'étais choquée. Une fille à piston m'avait piqué ma place. Mon job de rêve s'était effrité lamentablement devant mes yeux.

  • Il faut que vous sachiez, mademoiselle, que si ça ne tenait qu'à moi, je n'aurais pas accepté cette fille. Mais face au directeur, mon avis n'a pas de poids.

Il avait allumé une cigarette et m'en avait proposé une. Nous avions fumé en silence, seuls dans cette salle où la prochaine maquette du journal était accrochée au mur. J'étais scandalisée mais je n'en montrais rien à mon interlocuteur. La vie m'avait apprise à cacher mes émotions.

  • Vous aviez du talent en plus, avait-il lâché.

Il avait écrasé son mégot dans un cendrier sale.

  • Écoutez, j'ai votre numéro de téléphone. Pour l'instant, c'est vraiment pas sur, mais un de mes ami à le projet de monter une boîte d'édition. Je sais que ce n'est pas aussi excitant que de travailler ici et qu'il y aura du boulot, surtout au début. Mais si le projet se concrétise, je vous appelle, ok?

J'avais hoché la tête. C'était mieux que rien. En me raccompagnant à la sortie, le responsable des ressources humaines avait été apostrophé par un homme d'âge mur, planté en haut des escaliers.

  • Georges? Viens que je te présente la nouvelle.

  • C'est le directeur, m'avait soufflé le responsable avant de rejoindre celui-ci.

Le directeur avait tendu une main en direction d'un bureau pour inviter la personne présente à en sortir. Ma colère s'était soudain muée en rage lorsque j'avais aperçu Grâce sortir de la salle. Celle-ci m'avait adressée un discret signe de la tête. Ses lèvres s'étaient alors étirées sadiquement dans ma direction, sans que ni le directeur ni le responsable ne s'en aperçoivent.

J'étais rentrée chez moi avec devant les yeux l'image de ce sourire. À peine arrivée, je m'étais ruée sur mon téléphone pour chercher du réconfort. J'avais appelé Christine, à qui je n'avais pas parlé depuis des mois. Mon amie n'avait pas du tout été étonnée par ce que je lui avait appris. Nous avions décidé de nous voir l'après-midi même pour en parler.


  • Ça me tue ça! Tu savais qu'elle était pourrie jusqu'à l'os, les coups de pute qu'elle te faisait chaque jour était là pour le prouver. À la fin tu vivais, terrifiée, dans l'attente de son prochain coup. Et puis, tout le monde te le disait qu'elle était pas clean.

  • Je sais, avais-je articulé en sanglotant. Mais j'ai voulu croire en elle parce que, si j'avais été à sa place, j'aurais aimé qu'on me donne une seconde chance.

  • Résultat: c'est elle qui a pris ta place. Depuis toujours, elle convoite ce que tu as, elle essaye de t'enfoncer.

  • Oui, mais je lui ai rien fait. Je vois pas pourquoi elle est comme ça avec moi...

  • T'es conne ou tu le fais exprès?

J'avais relevé la tête, les yeux plein de larmes.

  • T'as du talent, espère d'andouille! Voilà ce qu'elle voulait et qu'elle n'aura jamais! Ton talent, nom de dieu. Tu aurais fait une putain de bon journaliste.

  • Je crois aussi, avais-je soufflé.

Christine s'était assisse sur le banc et triturait son chewing-gum.

  • Tu sais ce que disais mon père? lui avais-je lancé. Que quatre-vingt-dix pour cent des gens que tu rencontres sont pourris. Je l'ai pas écouté parce que je voulais pas être comme lui, aigri et parano. Mais je vais finir par le croire. Pour lui, dès que tu rencontrais quelqu'un, il fallait le tester et surtout ne jamais rien lui dire d'important. Mon père avait très peu d'ami et il est même allé jusqu'à appliquer sa philosophie à sa famille.

  • C'est des conneries tout ça. Faut juste que tu deviennes plus méfiante.

Elle s'était levée d'un coup.

  • Je rentre.

  • Tu restes pas avec moi?

  • Non, je suis pas obligée: on est plus amie. Ça fait des mois que tu m'as pas appelée et tu croyais que tout était comme avant?

  • Mais, je ne savais pas ce que je faisais.

Christine était venue se planter juste devant moi.

  • Comment savoir si je peux encore te faire confiance si tu m'as trahi une fois?

  • Je sais pas... je... je peux te donner ma parole.

  • Non, ce serait trop facile, me dit-elle en regardant dans le vide.

J'étais en train de trembler. Je ne voulais pas perdre Christine.

  • J'ai une idée, souffla-t-elle. Tu vas m'avouer un truc que t'as jamais dit à cette pute de Grâce.

  • Tu veux que je te dise... un secret?

  • Voilà.

  • Mais enfin, Chris... je peux pas te dire une truc de ce genre là comme ça. Je sais pas. Y'a un contexte, une ambiance. Je peux pas balancer un secret dans ces conditions.

  • T'as pas confiance en moi, ok.

Elle avait commencé à s'éloigner.

  • J'ai fait l'amour la première fois à douze ans.

Elle s'était retournée vers moi. Sa colère avait fait place à la tristesse.

  • On merde! Me dit pas qu'on t'as vi...

  • Non, non.

Christine avait soupiré et pris place à côté de moi.

  • Tu m'as fait peur, idiote.

  • C'était une amie d'école. J'allais jouer chez elle après les cours et une fois, un de nos jeux a dérapé.

  • Alors t'as perdu ta virginité à douze ans. Putain.

  • Non, pas ma virginité. Mais j'ai eu mon premier orgasme.

  • Pour moi, c'est la même chose, ma chérie. Et c'est le plus beau des secrets.


Depuis cet événement, je n'ai plus jamais revu Grâce. Parfois, j'entendais parler d'elle mais ça ne m'intéressait pas. Tant qu'elle était loin de moi, tout allait bien.

Quatre mois après mon licenciement express, le responsable des ressources humaines du journal m'appela. Son ami avait lancé depuis peu sa propre boîte d'édition et recherchait des journalistes pour publier des papiers dans la presse et rédiger les résumés des bouquins. Grâce à son appui, je réussi à décrocher ce job. Au début, j'eus du travail par-dessus la tête et il n'était pas rare que je passe des nuits blanches. Puis quand tous les points techniques furent réglés et qu'un rythme de travail plus tranquille s'était installé, j'envisageai d'écrire un livre. Bruno, mon patron, me poussa dans cette direction. Il aimait beaucoup les articles que je postais sur le net et il était ravi à l'idée de me publier. À côté de mon boulot, je me mis donc à écrire une histoire, plus précisément mon histoire. En effet, ma rencontre avec Grâce m'avait apporté une seule chose positive: elle m'avait inspirée. J'avais l'impression que c'était la seule manière de me débarrasser de se souvenir et de passer définitivement à autre chose. Il fallait que je dise au monde que ce genre de personne existait, qu'elle composait la majorité de la population et qu'il était dur de les différencier dans la masse. Au fil des chapitres, j'exorcisais mon passé et me sentais de plus en plus libre. Enfin, après trois mois de travail acharné, « Les coups de Grâce » était achevé. Je présentai mon manuscrit à Bruno qui se dépêcha de le mettre dans l'emploi du temps de la maison d'édition. Dans quelques semaines, mon roman paraîtrait.

  • En fait, me lança-t-il alors que j'allais sortir de son bureau. Tu sais que j'ai reçu, il y a quelques semaines, une proposition très intéressante d'une journaliste qui désirerait s'associer avec nous. Ses articles sont excellents et elle prend peu à peu du galon. Un nouveau talent, ça ferait du bien à la boîte, je pense. Je lui fais signer le contrat dans 2 jours. Jeudi, j'organise une petite réception pour elle. Tu pourras être là?

  • Pas de problème.

Même si la nouvelle maison d'édition s'était très bien lancée sur le marché, une nouvelle directrice ne serait pas de trop pour décharger Bruno de la masse de travail sous laquelle il croulait. J'avais hâte de rencontrer cette journaliste.

Jeudi, j'arrivai donc au bureau où la réception avait lieu. Je rencontrai un groupe de collègue qui discutait de la nouvelle.

  • Elle a l'air sympa, remarqua Marjorie.

  • Il paraît qu'elle a eu plusieurs prix pour ses articles, renchérit Richard.

  • Mais où est cette perle? demandais-je, impatiente.

  • Avec Bruno, au fond de la salle.

Je me dirigeai, un peu nerveuse, vers mon patron. Il était si grand qu'il cachait entièrement la nouvelle venue. Je le hélai. Il se retourna. Soudain, j'eus l'impression que la scène se passa au ralenti. Alors qu'il était en train de se tourner vers moi, un parfum familier me fit suffoquer. Vanille et mandarine.

  • Ah, te voilà. Je te présente Grâce...

Mes mains se mirent à trembler. Je sentis ma respiration devenir de plus en plus difficile. Grâce, un mauvais sourire sur les lèvres, se tenait devant moi.

  • ... votre vice-directrice.

En guise de bonjour, elle leva légèrement son verre de champagne.

  • Tu ne te sens pas bien?

  • Besoin d'air, articulais-je.

Je pris congé et fendis la foule pour me retrouver devant le bâtiment. Ma tête tournait horriblement.

  • Ça va pas? me demanda Marjorie qui fumait sur le trottoir. T'as l'air toute pâle, ma chérie.

  • Je viens de voir la nouvelle

  • Elle a l'air cool, hein.

  • Pas du tout, lui rétorquais-je un peu trop violemment.

Marjorie se figea.

  • Pourquoi tu dis ça? Tu l'as connais même pas et tu la déteste déjà. C'est la première fois que je te vois prendre une attitude aussi puérile.

Puis elle jeta son mégot à mes pieds et rentra.

Quand je retournai chez moi, je n'avais plus la force de rien. J'avais entendu que Grâce occupait une place importante au journal et qu'elle était très bien considérée, alors pourquoi voulait-elle en plus devenir la vice-présidente d'une petite boîte d'édition? Je m'endormis, épuisée par l'émotion.


Voilà à présent où j'en suis. La fille qui a pourri ma jeunesse est ma patronne depuis deux semaines. Elle a déjà réussi à me démotiver en laissant échapper, au milieu d'une réunion avec les associés, que mes articles n'étais pas à la hauteur de ma réputation. Puis elle a monté Marjorie contre moi. Je ne sais toujours pas comment elle a fait. En tout cas, ma collègue ne m'adresse plus la parole et m'évite. Je suis épuisée moralement. Hier, j'ai appris qu'elle avait fait retarder d'un mois la publication de mon roman en prétextant des incohérences dans l'histoire. Mais je sais qu'elle ne l'a pas lu. Car si elle l'avait fait, je ne serais plus dans cette boîte.

Mon téléphone sonne. « Grasse » s'inscrit sur l'écran. C'est ainsi que Christine la surnomme et je trouve que ce pseudonyme résume bien la situation. Cette femme est envahissante et elle s'étale partout, comme de la graisse. Elle s'insinue dans les moindres recoins et il est impossible de s'en débarrasser complètement. Je décroche.

  • Je peux te voir tout de suite? On doit parler, ça devient urgent. Je te dois des explications.

Je ne réponds rien.

  • Rendez-vous dans une demi-heure sur la falaise des corbeaux, ok?

Sans même attendre ma réponse, elle raccroche.

Grâce pousse le sadisme jusqu'au bout: la falaise des corbeaux est l'endroit où nous nous retrouvions avec des amis de lycée, après les cours. Seule une petite route escarpée permet d'y accéder et très peu de personne s'y aventure, car une légende raconte que ce lieu est hantée par une sorcière qui commande aux corbeaux. Mais pour nous, cette falaise est le symbole d'une amitié, celle d'un groupe de lycée plein d'espoirs et de doutes. À chaque fois que je pense à ce lieu, je sens un sourire étirer mes lèvres.

Je n'est pas l'intention d'y aller. Mais j'ai peur qu'elle prenne ça pour de la lâcheté. Je me lève, prends mon manteau et descends au garage.


Elle est là. Le col de son imper remonté, des lunettes noires qui lui arrivent jusqu'aux sourcils. Le vent balance ses cheveux bouclés au rythme de sa respiration. Ambiance film noir assuré. La falaise est déserte, il n'y a qu'elle. Je descends de mon véhicule et m'avance vers elle. Grâce se retourne.

  • J'ai aucune explication à te donner.

  • Je m'en doutais.

  • Pourquoi tu es venue alors?

  • Pour te dire en face que tu es une connasse.

Elle enlève ses lunettes. Je devine dans ses yeux une furieuse envie de me gifler.

  • J'ai fait annuler la publication de... (elle fait semblant de réfléchir)... du tas de feuilles que tu appelles livre.

  • Tu ne peux pas. Pas sans l'accord de Bruno.

  • Je couche avec Bruno. Alors ce que je veux, il le veut.

Elle affiche son sourire le plus mesquin.

  • Ce type est fou de moi. Il ferait n'importe quoi pour que je reste avec lui.

  • Qu'est-ce qui est arrivé à Romain? À la fac, tu disais à qui voulait l'entendre qu'il était l'amour de ta vie et que tu le ne laisserais jamais.

  • Il s'est avéré que Romain était faible.

  • Il était gentil comme tout.

  • C'est la même chose, me rétorque-t-elle.

Je fais quelques pas vers le bord de la falaise, en bas les rochers pointus déchirent les vagues dans un fracas terrible.

  • Tu l'as pourri. Il était naïf et tu t'es servi de lui. Tu sais ce qu'il est devenu?

  • Alcoolique, me répond-elle en enlevant une trace sur son imper.

  • Tu es immonde.

  • Je suis réaliste. Je veux devenir quelqu'un et j'emploie tous les moyens à ma disposition pour y parvenir.

  • Tu es immonde, répétais-je.

  • Tu ne peux pas comprendre. Déjà au lycée, tu vivais dans tes rêves. Regarde-toi! Tu fais partie d'un groupe de rédaction et moi je suis déjà directrice d'une boîte d'édition et futur prix Pulitzer.

Je ne répond rien et fixe le va-et-vient des vagues mutilées.

  • C'est pour me dire ça que tu es venue ici?

  • Non. En fait, personne ne sait que je suis là parce que Bruno ne voulait pas que je te le dise. Il avait peur que je sois trop brutale.

Elle émit un rire de dédain.

  • Tu es virée.

Je me retourne rapidement vers elle.

  • Quoi? Mais comment Bruno a-t-il approuv...

  • Le sexe! Je te l'ai déjà dit.

Elle s'approche dangereusement de la falaise et se penche pour admirer le spectacle.

  • Les gens sont comme les vagues. Ils sont des millions a espérer un jour pouvoir atteindre le rivage. Mais je les attends comme le rocher. Je n'épargne personne. Tu es une vague parmi les autres.

Elle se tourne lentement, ses talons dans le vide. Je viens me placer face à elle.

  • Croire que je suis comme tout le monde. C'est ta plus grande erreur et la dernière.

Son visage se crispe soudain. Mais avant qu'elle n'ai compris, je la pousse du haut de la falaise. Elle crie et s'empale sur un rocher. Les vagues viennent lécher ses mains et emportent goulûment son sang. Soudain, je me rends compte de ce qu'elle a hurlé en tombant: mon prénom. C'est seulement dans sa mort que Grâce m'a redonnée mon identité.

Je regarde son cadavre, sanguinolent parmi la masse aquatique des vagues éternelles alors que les rochers s'effritent peu à peu. Une pensée me fait sourire. Un sourire de liberté et de renaissance. En tuant cette femme, j'ai tué mes démons. Mon démon.



(2 février 2008)



Commentaire de NiaK© (03/02/2008 12:09) :

Oulala!
Quel tourbillon!
J'ai cru un bon moment en lisant ce texte que l'histoire était vraie!...
Tu as réussi a colorier ton/tes personnage(s)... Pfiuuu!
Je dois relire ça!
Bravo & bises...^^...
NiaK©


Commentaire de lunastrelle (03/02/2008 12:49) :

Je me suis laissée prendre au jeu, c'est rudement bien fait...!
Petite remarque: j'aurai encore été plus sadique, j'aurai poursuivi après l'histoire de la falaise, sans faire mourir Grâce, et celle-ci aurait poussé la narratrice jusqu'à la folie... ^^!

Mais sincèrement, merci pour cette nouvelle qui m'a glacé le sang... Comme quoi on ne se débarrasse jamais de ces gens là...!


Commentaire de l\'auteur du blog (03/02/2008 14:15) :

Justement Lunastrelle: on peut très bien se débarasser de ce genre de personne. Mais de manière radicale. Si Grâce avait réussi à rendre la narratrice folle, ce n'aurait plus été une histoire de vengeance. ^^"

Niak: Cette nouvelle est inspirée par une histoire vraie...

Merci à vous deux pour vos remarques. Bisous


Commentaire de Emelune (03/02/2008 14:55) :

J'adore cette histoire ! Elle est angoissante et sonne tellement réelle ! Bravo, comme toujours !


Commentaire de Dark. (07/02/2008 14:00) :

J'adore =) Je retrouve, étrangement (hum XD) quelqu'un que nous connaissons toutes les deux dans le personnage de Grâce, et qui est vraiment une source d'inspiration incroyable. Tu as très bien décrit le personnage et le genre de sales coups qu'elle est capable de faire. La fin est tout à fait...Orgasmique!!

http://histoiredefraise.skyrock.com

Commentaire de vn (07/02/2008 17:44) :

Superbe, j'ai tout simplement adoré cette nouvelle, elle reflète tellement bien la réalité... que ça soit pour des personnages en particulier ou même une généralité qui bien que pessimiste est souvent applicable: tous des connards! (et des connasses) Bisous

http://0vn.livejournal.com

Commentaire de NiaK© (08/02/2008 10:18) :

Ben Dites donc! O.o
Elle en prend pour son grade la Garce!
Euh... La Grâce!...^^...

NiaK©






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